Les Champs de moules (été 2003)
La nuit dernière je suis allée planter des moules. Moi je croyais, sans y penser, que les moules poussaient comme ca, sur des arbres dans la mer, qu’on allait les cueillir le matin, en bateau, aux premiers rayons de soleil, ceux qui gomment les marques de draps sur la peau… Mais non.
A une heure du matin, j’enchaîne les rythmes chaloupés avec Fred et ses divas africaines, à une heure quinze, j’enfile des bottes de pêcheur qui montent jusqu’à mes fesses, avec au fond trois paires de chaussettes pour gonfler mon 36 fillette, et je grimpe avec monsieur et madame pêcheur, leurs fils pêcheurs juniors, Ludo pêcheur d’amour, et Stéphanie joyeux anniversaire, et roulent les tracteurs dans la nuit noire de la plage. On va planter des moules. Avec des clous, sur des barrières dans la mer, qui ne s’ouvrent que selon le coefficient des marées. Ce soir, je le sais, je suis fière, le coef est parfait.
Les graines de moules, c’est des bébés moules, entortillées dans des lianes qui ne viennent pas de la jungle, et qui ont traversé la côte parce que les bébés moules préfèrent germer là -bas, c’est plus sympa. J’ai des gants mapa rose foncé, je tiens les lianes commes des rênes, ça glisse et ça rape entre mes mains, et faut étendre ça comme du fil à linge. Peu de mots dans le fracas des cuissardes dans l’eau dans le silence. Il est deux heures du matin, 3 km à l’écart de la côte et je cale mes lianes le long des pieux, autour des clous, les marteaux tombent, l’eau s’infiltre partout, j’entends les tracteurs qui grondent, chargés des mannes bleues ou rouges, je sais plus il faisait noir, dans lesquelles dorment des kilomètres de tiges de graines de moules qui pousseront ensuite comme des grappes de raisin.
Après les kilomètres étendus, direction la pêcherie dans la pointe du V, où les poissons attendent peut-être. Il est trois heures du matin. Je n’ai même plus sommeil, j’ai dû être sage, je construis des châteaux à la plage la nuit, des seiches me crachent dessus dans le noir, les poissons brillent pour nous faire de la lumière, et on les ramasse dans un filet, on laisse le crabe, on discute avec une raie, elle a les yeux au-dessus, mais attention la bouche de la raie est en-dessous, elle nous invective, ses ordres sont impérieux, et elle repart excédée.
Il faut rentrer, tout paraît simple, rien n’est difficile. La cigarette se fume du bout des lèvres qui sourient. Il est quatre heures, je reviens des champs de la plage. Je suis allée planter des moules.