A la manière de…
A Toute Vapeur
Serguei Pietrovitch venait de traverser quatre wagons entiers, sans avoir trouvé son compartiment. La voiture 18 semblait s’être volatilisée. Comme ça. Bien-sûr, Serguei P. savait que ce n’était pas le cas. Il n’était pas fou, en tout cas pas assez pour imaginer une chose pareille, et se contentait de hausser les épaules en son for intérieur, se frayant avec difficulté un chemin à travers la troisième classe bruyante et enfumée. La troisième classe, trahison sociale.
Le paysage qui défilait par les fenêtres était tout embué mais il pouvait, quand même, entre les valises et les parkas, distinguer les tas de neige se réduisant à des semblants de tapis miteux, tout étonnés de fondre à vue d’oeil sous le soleil inhabituel de ce début d’hiver; les grands froids avaient pourtant été ponctuels, marmonna Serguei Pietrovitch avant de s’étaler de tout son long, les pieds pris dans une espèce de filet à l’usage indéfinissable. Deux pouilleux, minuscules et féroces, éclatèrent de rire avant de lui sauter dessus à pieds joints. À n’en pas douter, des graines de futures anarchistes. Serguei P. ne put s’empêcher de sourire, puis de rire franchement, ce qui eut pour effet de lui donner l’élan nécessaire à sa remise sur pied. Dans un effort raffermi, il se remit en quête de la mystérieuse voiture 18, quête qui se solda par une victoire éclatante.
Une fois ses sacs et son manteau en sécurité dans le compartiment occupé mais silencieux, il s’accouda à la fenêtre, un cigare fumant et salutaire entre les dents, et replongea dans ses pensées. Le rendez-vous de Varsovie avait été très décevant. Son retour annonçait, pour la cellule de Petersbourg, de lugubres jours à venir. Vassili Ivanovitch et Mareshka Illitch seraient affolés par son échec. Il se sentait seul. Et pourtant, et pourtant, confiant.
Après tout, il avait essayé. Et puis, cette jeunesse qui lui forçait la main n’avait qu’à le laisser en paix. Oui, mais, et les autres? Serguei P. soupira, inquiet: comment allait-il justifier son insuccès? L’agence matrimoniale avait une réputation quasi-internationale… Jamais la cellule ne le croirait s’il cherchait à rejeter la faute sur un établissement aussi respectable. Peut-être était-il temps de tout avouer, de leur présenter Natasha. Sa douce et vibrante Natasha. Non, quelle sotte idée, c’était sans doute ce périple en train qui l’entraînait dans un élan romantique inapproprié. Natasha, ses origines, sa famille, quel scandale politique, si cela s’était su! Non, non, la cellule avait raison, il lui fallait une femme, une épouse, une compagne qui puisse, à son bras, tenir la tête haute et le regard à l’affût des milles bassesses murmurées lors des réunions. Natasha ferait de lui un paria alors qu’il était, comme le répétait a l’envie Vassili et Marushka, presque au bout du chemin ardu qui ouvrirait les portes de la liberté des peuples, et blabla et blablabla.
Il redressa les épaules. La liberté sans Natasha? C’était pire que la prison.Sa confiance s’ébranlait en même temps que le train ralentissait pour son entrée en gare.