Archive for the ‘Paper Cuts’ Category

La Haie de la Voisine

Sunday, October 23rd, 2005

Elle est sympa la voisine. En fait. J’avais des a priori, mais j’ai changé d’avis. Et puis, quel jardin… Bravo! Oui, mille fois oui… Quelle grâce que ce jardin… Et ces haies, quelle perfection… Qu’est-ce que j’ai fait de ma pipe, moi? Alors, j’en étais où, déjà? La pipe, la voisine, et si je lui demandais une petite pipe, à la voisine? Si on taille les haies aussi bien que ça on doit s’y connaître en pipes! D’ailleurs, elle est où cette pipe? C’est dingue, on peut pas perdre une pipe géante comme ça, enfin c’est vrai, c’est fou! Ouh la la la, en matière d’introduction, je vois ça d’ici, Bonjour Madame la Voisine, j’ai perdu ma pipe, vous me donneriez pas un petit coup de main? Enfin, bon, je m’égare, mais j’aurais bien fumé un coup avant d’aller dire bonjour à la voisine…D’autant que pour taillées qu’elles soient, va falloir les escalader les haies… J’en ai pour la journée à enjamber la haie de la voisine, moi! A moins d’un miracle, même très défoncé, et pour ça faudrait que je retrouve cette satanée pipe, mais même très défoncé, le temps de passer par-dessus la haie, je me serai fait degommer à coups d’insecticide. Quelle idée d’enjamber la haie de la voisine, franchement, j’ai pas assez fumé, c’est sûr, faut que je retrouve mon narguilée. Après, je me fais la voisine. Pour de vrai.

Les Femmes des Marins

Sunday, October 23rd, 2005

Chaque nuit qui passait, les femmes des marins attendaient la vague qui leur ramènerait leurs amants.

Assises sur le rivage, leurs pieds clapoti-clapotant dans l’eau frémissante, chacune à son tour retenait sa respiration, tandis que les autres clignaient des yeux à l’unisson, priant le vent de tracer un signe dans le sable, priant le ciel de leur pleurer un nuage, priant l’air de s’engouffrer sous leurs jupes.

L’une d’elles s’asseyait toujours sur le côté, moitié vieille femme, moitié enfant. Elle comptait les étoiles, si près de loin, et les époussetait jusqu’à l’étincelle, se faufilant dans leurs recoins jusqu’à la joie.

Elle s’asseyait sur le côté, le regard fixe et sans entrave, baignée d’insomnie et d’écume, et soufflait doucement sur leurs pommettes brillantes et rougissantes. Une sombre nuit, elle ramena ses jupes à elle, elle ouvrit les bras, et sa bouche et son cœur, et donna naissance à une nouvelle etoile, si radieuse et précieuse qu’elle prit son envol frémissant encore, dans sa coquille, de son rire à tire d’aile.

L’enfant vieille et sage se pelotonna ensuite et sourit en son centre, spirale brûlante de sable, s’attachant à compter chaque grain qui dansait à ses pieds. Elle savait que son Marin avait parlé, et que tandis qu’il fermait les yeux sous les étoiles qu’elle-même honorait, sa tête reposait sur le sol désertique, tout en sel, tout en granules, tel l’oreiller qu’elle se rêvait chaque nuit. Tandis que le sel lui fondait sous la langue, elle savoura l’absence du marin, et pouffa de rire avec les autres femmes de marins, toujours assises clinquantes et clignotantes.

Elle savait quelle vieille sorciere elle était, avec tout à désapprendre. Elle prit le ciel par la main, la serra fort, et entama une partie de yoyo avec les particules du coin.

Puis elle décida d’aller jouer au parc.

A la manière de…

Sunday, October 23rd, 2005

A Toute Vapeur

Serguei Pietrovitch venait de traverser quatre wagons entiers, sans avoir trouvé son compartiment. La voiture 18 semblait s’être volatilisée. Comme ça. Bien-sûr, Serguei P. savait que ce n’était pas le cas. Il n’était pas fou, en tout cas pas assez pour imaginer une chose pareille, et se contentait de hausser les épaules en son for intérieur, se frayant avec difficulté un chemin à travers la troisième classe bruyante et enfumée. La troisième classe, trahison sociale.
Le paysage qui défilait par les fenêtres était tout embué mais il pouvait, quand même, entre les valises et les parkas, distinguer les tas de neige se réduisant à des semblants de tapis miteux, tout étonnés de fondre à vue d’oeil sous le soleil inhabituel de ce début d’hiver; les grands froids avaient pourtant été ponctuels, marmonna Serguei Pietrovitch avant de s’étaler de tout son long, les pieds pris dans une espèce de filet à l’usage indéfinissable. Deux pouilleux, minuscules et féroces, éclatèrent de rire avant de lui sauter dessus à pieds joints. À n’en pas douter, des graines de futures anarchistes. Serguei P. ne put s’empêcher de sourire, puis de rire franchement, ce qui eut pour effet de lui donner l’élan nécessaire à sa remise sur pied. Dans un effort raffermi, il se remit en quête de la mystérieuse voiture 18, quête qui se solda par une victoire éclatante.
Une fois ses sacs et son manteau en sécurité dans le compartiment occupé mais silencieux, il s’accouda à la fenêtre, un cigare fumant et salutaire entre les dents, et replongea dans ses pensées. Le rendez-vous de Varsovie avait été très décevant. Son retour annonçait, pour la cellule de Petersbourg, de lugubres jours à venir. Vassili Ivanovitch et Mareshka Illitch seraient affolés par son échec. Il se sentait seul. Et pourtant, et pourtant, confiant.
Après tout, il avait essayé. Et puis, cette jeunesse qui lui forçait la main n’avait qu’à le laisser en paix. Oui, mais, et les autres? Serguei P. soupira, inquiet: comment allait-il justifier son insuccès? L’agence matrimoniale avait une réputation quasi-internationale… Jamais la cellule ne le croirait s’il cherchait à rejeter la faute sur un établissement aussi respectable. Peut-être était-il temps de tout avouer, de leur présenter Natasha. Sa douce et vibrante Natasha. Non, quelle sotte idée, c’était sans doute ce périple en train qui l’entraînait dans un élan romantique inapproprié. Natasha, ses origines, sa famille, quel scandale politique, si cela s’était su! Non, non, la cellule avait raison, il lui fallait une femme, une épouse, une compagne qui puisse, à son bras, tenir la tête haute et le regard à l’affût des milles bassesses murmurées lors des réunions. Natasha ferait de lui un paria alors qu’il était, comme le répétait a l’envie Vassili et Marushka, presque au bout du chemin ardu qui ouvrirait les portes de la liberté des peuples, et blabla et blablabla.
Il redressa les épaules. La liberté sans Natasha? C’était pire que la prison.Sa confiance s’ébranlait en même temps que le train ralentissait pour son entrée en gare.

Les Champs de moules (été 2003)

Thursday, August 4th, 2005

La nuit dernière je suis allée planter des moules. Moi je croyais, sans y penser, que les moules poussaient comme ca, sur des arbres dans la mer, qu’on allait les cueillir le matin, en bateau, aux premiers rayons de soleil, ceux qui gomment les marques de draps sur la peau… Mais non.

A une heure du matin, j’enchaîne les rythmes chaloupés avec Fred et ses divas africaines, à une heure quinze, j’enfile des bottes de pêcheur qui montent jusqu’à mes fesses, avec au fond trois paires de chaussettes pour gonfler mon 36 fillette, et je grimpe avec monsieur et madame pêcheur, leurs fils pêcheurs juniors, Ludo pêcheur d’amour, et Stéphanie joyeux anniversaire, et roulent les tracteurs dans la nuit noire de la plage. On va planter des moules. Avec des clous, sur des barrières dans la mer, qui ne s’ouvrent que selon le coefficient des marées. Ce soir, je le sais, je suis fière, le coef est parfait.

Les graines de moules, c’est des bébés moules, entortillées dans des lianes qui ne viennent pas de la jungle, et qui ont traversé la côte parce que les bébés moules préfèrent germer là-bas, c’est plus sympa. J’ai des gants mapa rose foncé, je tiens les lianes commes des rênes, ça glisse et ça rape entre mes mains, et faut étendre ça comme du fil à linge. Peu de mots dans le fracas des cuissardes dans l’eau dans le silence. Il est deux heures du matin, 3 km à l’écart de la côte et je cale mes lianes le long des pieux, autour des clous, les marteaux tombent, l’eau s’infiltre partout, j’entends les tracteurs qui grondent, chargés des mannes bleues ou rouges, je sais plus il faisait noir, dans lesquelles dorment des kilomètres de tiges de graines de moules qui pousseront ensuite comme des grappes de raisin.

Après les kilomètres étendus, direction la pêcherie dans la pointe du V, où les poissons attendent peut-être. Il est trois heures du matin. Je n’ai même plus sommeil, j’ai dû être sage, je construis des châteaux à la plage la nuit, des seiches me crachent dessus dans le noir, les poissons brillent pour nous faire de la lumière, et on les ramasse dans un filet, on laisse le crabe, on discute avec une raie, elle a les yeux au-dessus, mais attention la bouche de la raie est en-dessous, elle nous invective, ses ordres sont impérieux, et elle repart excédée.

Il faut rentrer, tout paraît simple, rien n’est difficile. La cigarette se fume du bout des lèvres qui sourient. Il est quatre heures, je reviens des champs de la plage. Je suis allée planter des moules.


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